Hypersensible ?

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Etes-vous hypersensible ?

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Hier soir dans ma messagerie, j’ai reçu une question intéressante, d’actualité, et que nous sommes nombreux à nous poser – côté professionnels et côté public (Onze millions de français seraient concernés selon « Le Parisien » du 13 janvier 2020). J’ai donc pensé qu’il serait judicieux de tenter une réponse sous forme d’article, pour que le plus grand nombre puisse en profiter. En réalité, il y avait deux questions. L’article qui suit traitera la première, qui concerne le terme « hypersensibilité ». La deuxième, qui porte sur le terme « empathie » sera traitée dans un article ultérieur.

La question :  » Est-ce que l’hypersensibilité ça existe vraiment ? C’est un symptôme ou un diagnostic ? « 

Etes-vous hypersensible ?
L’hypersensibilité, un sujet complexe

Disclaimer

Pour commencer, cette question de l’existence et de la nature de l’hypersensibilité fait actuellement (2023) l’objet de nombreux travaux menés par différents laboratoires en psychologie. Par ailleurs, selon les orientations théoriques, l’expertise et le domaine d’exercice de votre propre psychologue, il se peut que sa réponse diffère de la mienne. En psychologie, il existe quelques connaissances, peu de « vérités » et beaucoup – mais alors beaucoup – de débats. C’est aussi ce qui rend notre discipline si riche et si complexe. Sans compter que les questions en psychologie sont à peu près toujours à relier avec d’autres champs de recherche tels que la sociologie, la biologie, l’anthropologie etc.

Le texte qui suit ne prétend pas donner LA réponse unique et définitive. Au contraire, je vous donnerai la définition scientifique acceptée actuellement ( = la définition la plus communément admise mais qui peut toujours évoluer) MAIS le reste de la réponse sera une simple ouverture au sujet. Un début de piste de réflexion, que vous pourrez creuser plus loin si le sujet vous touche ou vous passionne. En fin d’article vous trouverez une « ressourcerie » pour nourrir votre questionnement.

De quoi parle-t-on ?

L’hypersensibilité est un terme que vous pouvez entendre  – ou utiliser vous-même – en de nombreuses occasions. Ce qui lui donne une signification multiple. Un petit tour sur les réseaux sociaux vous donnera une idée de l’étendue du phénomène. Il est par ailleurs fréquemment couplé à d’autres termes à la mode et votre libraire préféré possède sans doute un rayon largement alimenté par cette thématique. Alors, revenons aux fondamentaux, pour y voir un peu plus clair.

L’hypersensibilité, terme qui a émergé il y a plus de 20 ans sous la plume d’une certaine Elaine Aron (1997), en langage scientifique, on la retrouve aujourd’hui sous le terme « sensory processing sensitivity » (SPS) ou « highly sensory processing sensitivity » (HSPS). En français cela donne « sensibilité de traitement sensoriel » ou « haute sensibilité de traitement sensoriel ».

Premier arrêt sur image : cela touche les processus de traitement sensoriels. Il s’agirait donc de biologie et de neurologie. La sensibilité de traitement sensoriel serait un trait commun à l’espèce humaine, héréditaire et conservé au cours de l’évolution qui décrit les différences interindividuelles de sensibilité à des environnements tant négatifs que positifs (Greven et al., 2019). De ceci découle qu’une personne « HSPS » serait « particulièrement sensible aux stimuli subtils, facilement surstimulée, encline à s’arrêter pour vérifier une situation nouvelle et préfère réfléchir et réviser ses cartes cognitives après une expérience » (Attary & Ghazizadeh, 2021).

Point particulier : la théorie du SPS/HSPS pose l’hypothèse d’un trait phénotypique (le tempérament) sous-jacent à une caractéristique neurologique. Ce tempérament serait caractérisé par une plus grande profondeur de traitement de l’information, une réactivité émotionnelle et une empathie accrues, une plus grande conscience des subtilités de l’environnement et une facilité à être surstimulée (Aron E. N., Aron A., Jagiellowicz J. (2012)), (Homberg et al., 2016).

Que dit la recherche récente ?

Plusieurs études utilisant l’exploration par IRMf (imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle) ont montré que les personnes avec HSPS manifestent une plus grande activation neuronale dans différentes régions du cerveau. Ces régions sont liées à la conscience, l’empathie, le contrôle moteur en réponse aux émotions d’autrui, à l’intégration des informations sensorielles, au traitement cognitif supérieur, à la prise de décision, aux tâches complexes et à la réponse aux changements subtils de tout stimulus (Martin, 2023). Ce qui amène à conclure que la personne « HSPS » aurait : une conscience accrue et une plus grande préparation pour répondre aux stimuli environnementaux, en particulier les situations sociales importantes, ainsi qu’un traitement sensoriel plus élaboré avec une plus grande attention aux détails et aux subtilités. Cela serait associé à un traitement cérébral plus profond des stimuli sociaux et environnementaux (Acevedo et al., 2021). La composante génétique et donc héréditaire du (H)SPS est par contre controversée et ses mécanismes biologiques sont à clarifier (Licht et al., 2020).

Alors : mode, symptôme, diagnostic ?

C’est ici que la réponse se complexifie. Selon ce qui précède, il existe bien des différences de profondeur de traitement des informations entre les personnes. Les implications de ces différences sont encore mal connues cependant. (N’oublions pas qu’une grande partie des recherches des laboratoires de psychologie dans ce domaine sont menées soit par madame Aron elle-même, soit par ses collaborateurs. Ce qui pose des questions importantes en termes épistémologiques.)

L’existence d’un phénomène le protège-t-il des détournements variés ? Non, bien sûr. Par ailleurs, il reste plusieurs inconnues. D’une part, si la théorie du SPS/HSPS permet de décrire un tempérament global (à l’aide d’un questionnaire HSP, établi par…Aron et collaborateurs) couplé à l’observation comportementale, le pan biologique du phénomène est mal connu. Les explications sont encore balbutiantes, théoriques, et fondées sur des corrélations. Tout comme le lien entre les SPS et les constructions de personnalité et de tempérament. En ce domaine, il est trop tôt pour lancer des affirmations. Ainsi, les sensibilités sensorielles également observées dans certaines psychopathologies (TSA notamment) peuvent être rapidement reliées à « l’hypersensibilité » définie comme un HSPS MAIS on ignore encore si cela est pertinent.

Etes-vous hypersensible ?

Pour conclure, l’hypersensibilité n’est ni un symptôme ni un diagnostic. Dans le bureau du psychologue, elle est traitée avant tout comme une information « à creuser » car elle peut correspondre à un nombre infini de signes pertinents pour votre travail psychothérapeutique. Pour exemple, cela peut aller de « Je suis hypersensible et les commentaires d’autrui me mettent toujours en colère » à « Je suis hypersensible un rien me fait pleurer » en passant par « Je suis hypersensible, je sais ce que ressentent les gens » et bien sûr…l’hypersensibilité aux bruits, aux odeurs, aux éclairages,… Et toutes ces personnes expriment, avec le mot « hypersensible », leur propre réalité. Une réalité que votre psychologue aura à cœur d’écouter et de comprendre. 

Ressourcerie

Articles cités

Aron E. N., Aron A. (1997). Sensory-Processing Sensitivity and its Relation to Introversion and Emotionality. Journal of Personality and Social Psychology, 73 (2) : 345-368.

Aron E. N., Aron A., Jagiellowicz J. (2012). Sensory Processing Sensitivity : A Review in The Light of The Evolution of Biological Responsivity. Personality and Social Psychology Review, 16 (3) : 262-282.

Acevedo, B. P., Santander, T., Marhenke, R., Aron, A., & Aron, E. (2021). Sensory Processing Sensitivity Predicts Individual Differences in Resting-State Functional Connectivity Associated with Depth of Processing. Neuropsychobiology, 80(2), 185‑200. https://doi.org/10.1159/000513527

Attary, T., & Ghazizadeh, A. (2021). Localizing sensory processing sensitivity and its subdomains within its relevant trait space : A data-driven approach. Scientific Reports, 11(1), Article 1. https://doi.org/10.1038/s41598-021-99686-y

Greven, C. U., Lionetti, F., Booth, C., Aron, E. N., Fox, E., Schendan, H. E., Pluess, M., Bruining, H., Acevedo, B., Bijttebier, P., & Homberg, J. (2019). Sensory Processing Sensitivity in the context of Environmental Sensitivity : A critical review and development of research agenda. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 98, 287‑305. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2019.01.009

Homberg, J. R., Schubert, D., Asan, E., & Aron, E. N. (2016). Sensory processing sensitivity and serotonin gene variance : Insights into mechanisms shaping environmental sensitivity. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 71, 472‑483. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2016.09.029

Licht, C. L., Mortensen, E. L., Hjordt, L. V., Stenbæk, D. S., Arentzen, T. E., Nørremølle, A., & Knudsen, G. M. (2020). Serotonin transporter gene (SLC6A4) variation and sensory processing sensitivity—Comparison with other anxiety-related temperamental dimensions. Molecular Genetics & Genomic Medicine, 8(8), e1352. https://doi.org/10.1002/mgg3.1352

Martin, P. J. (2023). Hypersensibilité : Théorie à la mode ou théorie scientifique ? Le Journal des psychologues, Hors-série(HS1), 57‑65. https://doi.org/10.3917/jdp.hs1.0057

Articles de journaux

Mateus C., 2020, « Hypersensibilité : Onze millions de Français concernés », Le Parisien du 13 janvier 2020.

Thalmann Y.-A., 2021, « Êtes-vous hypersensible ? », cerveauetpsycho.fr.

Sur You Tube

L’hypersensibilité : Psychocouac (Psychologue clinicien ) – 2021

L’hypersensibilité : Marion Martinelli (Psychologue clinicienne) – 2021 -Chaîne de « La psychiatrie au soleil » – Séance de travail autour de l’hypersensibilité

Et bien sûr le site de madame Aron, « sensitivityresearch », en anglais : https://sensitivityresearch.com/researcher/elaine-aron/

Psychologue clinicienne et psychothérapeute, je vous accompagne à Sées (Orne, 61) et en ligne.

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Une réponse à « Hypersensible ? »

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    […] compléter l’article à propos de l’hypersensibilité, et celui à propos de l’empathie nous nous intéresserons aujourd’hui à l’un […]

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